fragilité

 

une histoire

 

Il fut un temps où les Valeurs d’Autrefois régnaient sur la planète. Où l’existence était rythmée et ordonnancée par des autorités que nul ne songeait à remettre en question.Puis vint un grand vent qui balaya les figures tutélaires et avec elles s’effondrèrent les certitudes. L’homme, tel un enfant qui n’aurait pu grandir, se retrouva soudain bien seul.Par la porte ouverte de son désarroi s’engouffrèrent alors les chimères de la consommation, des jeux, de la distraction, avec leur puissant chef : le Roi Argent.

Il avait toujours été là, tapi dans l’ombre, mais tout à coup, les feux de la rampe l’illuminèrent de leurs projecteurs. Il se mit à régner sans partage, puisque les autres Valeurs avaient disparu.Ce fut une rude épreuve pour les hommes. Le Roi Argent les asservissaient avec une telle force de persuasion que beaucoup croyaient se reconnaître en lui. Il faut dire que le monarque avait avec lui beaucoup de serviteurs très doués pour les incitations.

Parfois, il était dur pour les hommes de comprendre où étaient leur vrai désir et leur vrai intérêt face aux mensonges mielleux qui les entouraient. Ils tombaient ainsi toujours plus bas, soumis à des tentations toujours plus fortes qui, jour après jour, les poussaient à négliger leurs enfants, leurs semblables, et tous les gains qui n’étaient pas immédiats.Rapidement, leurs réserves vitales fondirent, tout occupés qu’il étaient à se battre les uns contre les autres pour les faveurs du Roi Argent. Leur profondeur, leur culture, leurs connaissances et même la planète sur laquelle ils habitaient perdirent de leur substance.

Le monde entier était devenu fragile. Si fragile, qu’il aurait suffit qu’un autre grand vent se lève pour ne plus faire qu’une bouchée des hommes, transformant leurs villes et leurs villages en de vastes plaines où rien n’aurait plus jamais poussé.Peu nombreux étaient ceux qui comprenaient qu’ils devaient résister au Roi, et ceux qui le faisaient se retrouvaient en mauvaise posture.

Mais un jour, alors que la Terre était au bord du chaos, la révolte commença de se faire entendre. Tout d’abord très doucement, sotto voce…

 

 

les light travelers, ces êtres sans repères

 

L’homme sans repères erre dans un espace-temps distordu, flou, imprécis, tel un pantin maladroit à la recherche de lui-même. Un monde auquel il peine à trouver un sens. Il déambule dans les couloirs du métro, sur les esplanades glacées, dans des paysages infinis et lorsqu’il croise les autres, il ne les rencontre jamais.

« Et comme un grand écureuil ivre, sans arrêt il tourne en rond dans un univers hostile et bas de plafond.»[1]

Les Light Travelers sont ces êtres tourmentés, murés en eux-mêmes, tantôt mus par la fuite vers des paradis illusoires, tantôt dans l’errance solitaire. Le tout sur fond de communication permanente où chacun tente de se faire entendre et d’exister. Or chaque cri et chaque tentative semblent voués à l’échec dans un monde devenu aveugle et sourd, brouillé par un trop-plein de signaux.

 

 

le mur de la tentation, un des signes de la révolte

 

Il est facile de tomber en fragilité devant le Roi Argent. Blanc ou noir, beau ou laid, gentil ou méchant, court terme ou long terme, bon ou mauvais pour lui, l’homme fragilisé ayant perdu son sens de l’orientation, est soumis à des tentations permanentes. La poursuite de l’avoir devient sa nouvelle forme d’esclavage, la consommation son seul eldorado possible, la surinformation son seul canal d’expression.

Le Mur de la Tentation montre cette fragilité et propose un cadre pour l’expérimenter dans la matrice de l’art : celui de la Tentation, organisée grâce au symbole du ticket de loterie. On gratte ou pas. On cède ou pas. On pose un acte de résistance, ou pas. On s’interroge sur son choix pendant la performance et même après. On s’agrège ou pas à un collectif animé par une même révolte. Une même soif de devenir seul responsable de nos actes. Le chemin le plus dur qui soit, et peut-être le seul qui nous reste.

 

Clara Feder, 2014.

[1] Jacques Prévert in l’Effort humain, Paroles, éditions du point du jour, 1947.

 

 

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